Vivre l’expérience d’un deuil et être confronté à la mort

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Par Jeanne Lachance, doctorante en psychologie et interne à la Clinique Laval

« Bien que l’expérience de la perte et du deuil soit souffrante, elle peut aussi être porteuse de sens et permettre d’accéder à de nouvelles perspectives de vie, tout comme l’ombre donne de la profondeur à un paysage. ” » [traduction libre] (Hooyman & Kramer, 2013).

Le deuil, une expérience universelle souvent vécue de façon solitaire

Vivre l’expérience du deuil d’une personne, d’un rôle, d’une capacité nous donne parfois l’impression d’être seuls à ressentir cette souffrance bien particulière. Cependant, bien que cette expérience se manifeste et se vive de façon très diversifiée selon les cultures, le deuil serait une expérience universelle (Hooyman & Kramer, 2013), un événement fondamentalement collectif.

 À notre époque pourtant, il semble que les personnes endeuillées doivent effectivement cheminer bien solitairement dans cette expérience. En effet, les rites de mort se transforment et le deuil qu’on ne porte plus ici par le moyen de codes clairs et connut par la collectivité (par exemple, s’habiller en noir pendant un certain temps) laisse la collectivité et les personnes en deuil avec peu de repères pour vivre cette expérience ensemble.

Dans cet article, nous essaierons donc de donner quelques pistes pour réfléchir et cheminer dans cette expérience souffrante et tenter bien modestement de briser quelque peu la solitude qui peut l’entourer.

Comprendre le deuil dans ses différentes étapes

Plusieurs chercheurs et cliniciens se sont intéressés à l’expérience du deuil pour essayer de mieux la comprendre et d’aider ceux qui la vivent. Une de ces personnes est la médecin américaine Élizabeth Kübler-Ross (Kübler-Ross, Kessler, & Shriver, 2014) qui a étudié des enfants et des adultes en fin de vie et a cerné différentes étapes du processus de la mort, soit :

  • le déni (« ça ne peut pas m’arriver à moi! », « non, c’est impossible, vous vous trompez! »);
  • la colère (« ce n’est pas juste », « pourquoi moi et pas un autre ? »);
  • le marchandage (« si je fais tout ce que vous me dites de faire, est-ce que je pourrai vivre jusqu’au printemps ? » ,
  • la dépression (étape où la personne se replie sur elle-même et peut éprouver de la tristesse, de la culpabilité ou des regrets) ; et
  • l’acceptation (accepter de faire face à la mort ou accepter la perte de l’être cher).

Au Québec, Jean Monbourquette, un prêtre et psychologue a lui divisé le processus du deuil en sept étapes distinctes soit le choc, le déni, la ronde des émotions, la prise en charge des tâches reliées au deuil, la découverte du sens de la perte, l’échange de pardon, la prise de possession de son héritage (Monbourquette, 2011). Cette façon de concevoir cette expérience peut être très intéressante et aidante pour les personnes qui la vivent. En effet, la plupart des gens s’imaginent bien être tristes et déprimés lorsqu’ils pensent au deuil. Cependant, plusieurs autres sentiments plus surprenants peuvent être vécus comme le déni qui peut se manifester comme un refus inconscient de croire que la personne est réellement décédée. Par exemple, certaines personnes pourraient avoir le réflexe d’appeler la personne décédée au téléphone pour parler de leur souffrance avec eux et se surprendre à tomber sur leur boîte vocale et se rappeler soudainement que cette personne est décédée. Certaines personnes peuvent aussi se surprendre à ressentir de la colère envers la personne décédée, car elles se sentent abandonnées par elle. Ces ouvrages de Monbourquette et de Kübler-Ross permettent donc d’informer les gens qui vivent cette expérience et ainsi, la normaliser.

 Il est important d’ajouter que ces deux auteurs mentionnent au sein de leurs ouvrages que ces étapes ne sont pas nécessairement vécues dans l’ordre au sein duquel elles sont présentées.  Ainsi, ils invitent à reconnaître le deuil comme une expérience unique et singulière, avec des facteurs communs qui ne surviennent pas de façon systématique.

Une définition panculturelle et métaphorique

La définition du deuil de Hooyman et Kramer (2013) indique que le processus de deuil n’aurait pas nécessairement de point final. Le deuil ne serait pas non plus une maladie, mais bien « le prix à payer pour être capable d’aimer de la façon dont nous le faisons » (Hooyman & Kramer, 2013, p. 16). Le deuil peut être vu comme n’étant pas seulement un mauvais moment à passer, mais aussi comme une étape fondamentale de l’expérience humaine (Baudry, 2003, p. 8).

Une expérience qui exige la construction d’un sens ?

Dans une certaine mesure, notre culture occidentale peut encourager à passer sous le silence l’expérience du deuil. En effet, la culture de la rapidité ne nous fait pas particulièrement apprécier ce qui dérange notre quotidien. Pourtant, le deuil serait mieux résolu quand la personne endeuillée cherche à trouver un sens à cette expérience souffrante en tentant de comprendre les changements de rôles dans le système familial et de l’environnement social. (Hooyman & Kramer, 2013). Il faut toutefois faire attention à ne pas non plus imposer le besoin de sens à une personne endeuillée; il faut user de prudence et se rappeler qu’il s’agit de l’expérience singulière de cette personne et qu’elle seule peut raconter son histoire et y attribuer un sens ou non (Ricœur, 1994). Reste que, quand il n’est pas forcé, le sens semble très important pour transcender cette expérience et l’intégrer dans le parcours de vie et peut-être même, pour s’inscrire au sein d’une lignée. Le deuil serait donc une occasion d’apprendre à vivre plus pleinement, en nous permettant d’être en connexion avec le sens profond de l’existence (Hooyman & Kramer, 2013). Le texte de Ira Byock (Byock, 2002) , the meaning and value of death nous donne un bon exemple de cette possibilité. En effet, au sein de ce texte cet auteur partage le témoignage de Dr. Bill Bartholome, une personne qui a été confrontée au fait qu’il avait un cancer incurable et qui décrit que le fait de vivre dans l’anticipation de sa propre mort est pour lui un cadeau. Il écrit : « Ce cadeau m’a donné l’opportunité de découvrir ce que c’est que de vivre dans la lumière de la mort, de vivre avec la mort assise sur mon épaule. Cette situation a eu un effet puissant sur moi, sur mes perceptions du monde dans lequel on vit et mes priorités. J’aime la personne que je suis en train de devenir d’une façon dont je ne m’étais jamais aimé auparavant. » (Byock, 2002)

La perte mène-t-elle toujours à l’expérience du deuil ?

Toutes les pertes ne mèneraient pas nécessairement à expérimenter un deuil. Le sentiment d’attachement entre le défunt et la personne endeuillée n’est pas toujours suffisamment fort pour que la perte soit ressentie comme un deuil. À certaines occasions, même si l’on peut supposer qu’il y ait un sentiment d’attachement présent, les manifestations du deuil semblent aussi absentes, refoulées ou isolées du reste de son expérience par la personne en deuil qui se refuse à vivre et à porter cette expérience (Hooyman & Kramer, 2013). En somme,  chaque personne vit une expérience différente entre autres en relation avec son genre, sa culture, sa spiritualité et les gens qui l’entourent (Janoff-Bulman, Berg, & Harvey, 1998).

Le deuil : une occasion ?

Le deuil, comme mentionné précédemment, viendrait modifier le rapport au monde (Ramos, 2010). La réalité se voit en effet chamboulée par la perte. Cet état des choses, qui blesse, bouleverse la personne et la collectivité donne aussi parfois l’occasion de saisir toute la marge de manoeuvre que la personne en deuil détient par rapport à son avenir (Ramos, 2010). Une personne significative étant décédée, la routine et le quotidien ne peuvent être tout à fait le même et peut-être que cet événement pourrait permettre une certaine réflexion (Ascher, 2007, dans Ramos 2010) au sein de l’existence individuelle. Car ce ne sont pas seulement les sentiments intenses qui rendent cette expérience difficile. En effet, cette expérience est ardue et elle nous permet de constater que le fait de vivre nous amène indéniablement à perdre des choses qui nous tenaient à cœur et que nous n’avons aucune façon de contrôler cet état des choses. Être en deuil nous confronte donc à l’inconnu et l’intrigue de la vie (Levinas & Rolland, 1993).

Pourtant, cette expérience difficile, qui donne parfois l’impression que le ciel nous est tombé sur la tête, ne nous laisse pas nécessairement sans ressource. Au contraire, peut-être est-ce un moment propice pour que notre créativité se déploie ? Peut-être une occasion de vivre sa vie de façon plus pleine et authentique ?

En conclusion…

Le deuil est une expérience particulière, en général très difficile et, dans son côté plus lumineux, une expérience qui peut être transformatrice. Si vous vivez l’expérience d’un deuil ou accompagnez quelqu’un dans cette expérience, rappelez-vous qu’il est normal d’être affecté, déboussolé et que vous avez sans doute besoin de temps pour comprendre ce qui vous arrive et tranquillement, cheminer dans cette expérience. Plusieurs lectures peuvent peut-être vous aider et n’hésitez pas à aller chercher de l’aide auprès de groupe de soutien ou de professionnels si vous en ressentez le besoin. Il faut se rappeler toutefois que le deuil n’est pas une maladie et qu’il faut être patient et bienveillant envers vous-même. Enfin, rappelez-vous aussi que vous n’êtes pas seul à vivre cette expérience. Tous les humains doivent apprendre à composer avec le fait de perdre des gens qu’ils aiment, des capacités, des rôles, etc. Et peut-être qu’au-delà de la souffrance, vous aurez l’occasion de mieux vous comprendre et potentiellement vivre votre vie plus pleinement.


Références :

Baudry, P. (2003). Travail du deuil, travail de deuil. Études sur la mort, 399(11), 475-482.

Byock, I. (2002). The meaning and value of death. Journal of palliative medicine, 5(2), 279-288.

Hooyman, N. R., & Kramer, B. J. (2013). Living through loss: Interventions across the life span: Columbia University Press.

Janoff-Bulman, R., Berg, M., & Harvey, J. (1998). Disillusionment and the creation of value: From traumatic losses to existential gains. Perspectives on loss: À sourcebook, 35-47.

Kübler-Ross, E., Kessler, D., & Shriver, M. (2014). On grief and grieving: Finding the meaning of grief through the five stages of loss: Simon and Schuster.

Levinas, E., & Rolland, J. (1993). Dieu, la mort et le temps.

Monbourquette., D. A. (2011). Excusez-moi, je suis en deuil. Montréal: Novalis.

Neimeyer, R. A. (2003). Review of Meaning Reconstruction and the Experience of Loss. Psycho-Oncology, 12(3), 301.

Ramos, E. (2010). Voir partir ses aînés familiaux: les preuves du temps et la consistance de la réalité. Enfances, Familles, Générations (13), 21-35.

Ricœur, P. (1994). La souffrance n’est pas la douleur. Autrement. Série mutations(142), 58-69.

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