Êtes-vous un proche d’une personne dépendante (à l’alcool, aux drogues, au jeu pathologique, aux jeux vidéo ou ayant une cyberdépendance)?

on-the-street-2713688_1920

Par Céline Guindon, doctorante en psychologie et interne sous supervision à la Clinique Laval

Dans le domaine des dépendances, les proches se définissent comme «les membres de l’entourage» et «sont la famille immédiate (père, mère, frère, sœur, conjoint, conjointe, enfant) ou toute personne qui a un lien fortement significatif envers le toxicomane ou le joueur » (FQCRPAT, 2004 dans ACRDQ, 2011). Les proches tentent de composer, tant bien que mal, avec la situation conjugale ou familiale et adoptent des comportements pour s’y adapter. Les comportements décrits dans ce court texte peuvent être adoptés par quiconque serait témoin de la souffrance d’un être cher et pourraient être décrits comme des comportements d’entraide et de soins que la plupart des gens sont encouragés à adopter.

En 2011, une étude américaine faite auprès de 110 membres de l’entourage de personnes dépendantes à une substance psychoactive, révèle que tous ces répondants rapportaient avoir des problèmes émotionnels et relationnels.

Aussi, divers problèmes ont été signalés:

  • 91% des problèmes financiers,
  • 87% des problèmes familiaux,
  • 70% des problèmes de santé,
  • 65% des problèmes de violence et
  • 17% des problèmes légaux (Benishek, Kirby, Dugosh, 2011, dans ACRDQ, 2011).

De plus, les proches attendent en moyenne 12 ans avant de consulter pour eux-mêmes (ACRDQ, 2011), croyant à tort qu’ils n’ont pas besoin d’aide, puisqu’à leurs yeux, la personne ayant une dépendance vit plus de difficultés qu’eux. Ils auraient tendance à oublier les conséquences qu’ils ont subies et les déceptions qu’ils ont cumulées avec le temps, qui peuvent avoir causé son lot de souffrances. Les trois principaux réflexes conditionnels dans un système familial où il y a de la consommation sont de se dire: « ne fais pas confiance », « ne ressens rien » et « ne parle pas ». Ces réflexes découlent de l’instabilité, la déception, le stress constant et la honte passée au contact avec une personne dépendante (Finzi-Dottan, Cohen, Iwaniec, Sapir et Weizman, 2003).

Un cercle vicieux

Au début, les proches peuvent ignorer ou minimiser le problème. Ensuite, ils peuvent essayer de raisonner et aider la personne. Par contre, plus la situation se détériore, plus les proches se sentent obligés d’intervenir et un déséquilibre s’installe. Sans s’en rendre compte, les proches tentent de «sauver» la personne et les comportements de protection et de compensation qu’ils adoptent peuvent exacerber le problème. L’être cher peut continuer à consommer ou jouer sans les conséquences de sa dépendance et les proches contrebalancent les manquements et les dommages causés par cette dépendance; un cercle vicieux s’établit. Les comportements d’adaptation des proches peuvent devenir des automatismes, se généraliser dans d’autres contextes et même se transmettre de génération en génération, ce que certains auteurs nomment de la codépendance (Woititz Geringer, 2010; Beattie, 1999; Morgan, 1991)

Souvent, les efforts des membres de l’entourage sont de garder le secret et l’équilibre de la famille ou du couple. Les limites au sein de la famille peuvent être trop rigides ou inexistantes. La communication peut être pauvre, les conflits peuvent être  nombreux et les rôles peuvent se transformer de façon inappropriée (Finzi-Dottan et coll., 2003). Par exemple, une conjointe peut se sentir prisonnière de sa relation et à la fois agir comme le parent de son conjoint, traduisant son impuissance ainsi qu’une transformation du rôle qui peut affecter l’intimité du couple.

Les proches de personnes ayant une dépendance peuvent présenter des comportements d’adaptation, qu’ils habitent ou non avec cette personne. En voici quelques exemples :

  1. Minimiser ou nier l’existence du problème.
  2. Fournir des efforts supplémentaires pour sauvegarder les apparences en évitant de faire des erreurs et en tentant de donner l’exemple (entretien de la maison impeccable, augmentation des heures supplémentaires ou des activités parascolaires). Ce besoin de maintenir l’apparence intacte s’accompagne parfois de l’impression de pouvoir y arriver seul(e), sans aide et le fait d’éviter d’en parler par peur du jugement des autres.
  3. Prendre de plus en plus les responsabilités de la personne dépendante, telles que: les responsabilités financières, professionnelles, les tâches au sein du foyer ou la prise en charge des enfants et des petits-enfants.
  4. Surveiller la personne dépendante: en téléphonant fréquemment pour vérifier le niveau d’intoxication, en fouillant pour les substances cachées, en surveillant les comptes, l’utilisation de l’Internet ou l’absentéisme au travail.
  5. Réparer les erreurs ou les manquements de la personne dépendante: téléphoner à son employeur, payer ses dettes, ses cautions, mentir pour offrir de faux alibis.
  6. Vivre des phases d’agressivité. Les proches peuvent accumuler de la colère, du ressentiment et un sentiment d’injustice. Ils peuvent vouloir secouer la personne dépendante. Parfois, leurs excès de colère peuvent être dirigés sur d’autres cibles comme les enfants.
  7. S’isoler et cesser d’accepter les invitations aux rassemblements familiaux ou sociaux. Les proches ont l’impression que personne ne pourra les comprendre, d’être les seuls à vivre ce problème, il s’en inquiète et ont de la difficulté à s’amuser. Aussi, plusieurs mentionnent le fait d’avoir tenté d’en parler et de n’avoir obtenu que des solutions simplistes de la part des autres, sans tenir compte de leurs émotions telles que leur tristesse, leur anxiété et leur sentiment d’impuissance.
  8. Menacer la personne dépendante dans l’espoir de provoquer un changement par la peur. Souvent, les proches disent menacer de quitter leur partenaire, de cesser de payer les dettes ou même de mettre la personne à la rue, mais se sentent trop responsables et remplis de culpabilité pour donner suite aux menaces.
  9. Se résigner et démissionner.

Souvent, les proches rapportent être épuisés et avoir atteint leur limite. Ils disent avoir besoin de prendre du recul pour reprendre leurs forces. Ils peuvent perdre espoir, couper les ponts et cesser d’espérer le changement. Ces moments peuvent aussi être temporaires. Le fait de démissionner est souvent accompagné de ressentiment et de colère envers la personne dépendante, ce qui peut amener une certaine détresse chez les proches ou à l’inverse les mener à reprendre le cercle vicieux ultérieurement.

La littérature scientifique indique que les comportements adaptatifs peuvent fluctuer sans cesse entre deux pôles. D’une part, le rejet total ou le désengagement, ce qui se traduit en isolement. D’autre part, des comportements de protection contre les conséquences de l’abus de substance, ce qui peut amener à l’enchevêtrement des liens et une confusion relationnelle. Cette confusion se traduit par un état de fusion familiale, chacun des individus du système se sentant responsable du comportement de l’autre (Finzi-Dottan et coll., 2003).

Selon Melodie Beattie, les deux clés de la codépendance sont d’abord, de laisser le comportement d’une autre personne nous affecter et ensuite être obsédé par le désir de contrôler le comportement de celui-ci (dans Cowan et Warren, 1994). Par exemple, il est difficile pour les proches de penser et de parler d’autres choses que la personne qui a un problème de dépendance. L’attention et l’énergie sont centrées sur le problème. Beattie (1999) caractérise la codépendance par un attachement marqué et un surinvestissement personnel qui se traduit par un sentiment de responsabilité, voire de culpabilité lorsque quelqu’un d’autre a un problème. Les proches peuvent ressentir de l’anxiété, de la pitié et de la culpabilité quand les autres ont un problème et peuvent se sentir obligés d’aller au-devant des besoins de l’autre, oubliant ainsi leurs propres besoins. Ils peuvent se surprendre à dire «oui», quand ils veulent dire «non» (Beattie, 1999; Woititz Geringer, 2010). Les proches ont besoin et méritent de l’aide pour retrouver un peu de joie de vivre, malgré les problèmes non résolus de la personne dépendante. Si vous vous reconnaissez, n’hésitez pas à penser un peu à vous!


Références

Association des centres de réadaptation en dépendance du Québec. (2011). Les services à l’entourage des personnes dépendantes. Guide pratique et offre des services de base. www.acrdq.qc.ca

Beattie, M. (1999). Vaincre la codépendance. (H. Collon, Trad.). France: J.-C. Lattès.

Cowan, G. et Warren, L.W. (1994). Codependency and Gender-Stereotyped Traits. Sex Roles, 30 (9/10), 631-645.

Finzi-Dottan, R., Cohen, O., Iwaniec, D., Sapir, Y. et Weizman, A. (2003) The drug-user husband and his wife: attachment styles, family cohesion, and adaptability. Substance use and misuse, 38 (2), 271-292. doi: 10.1081/JA-1200117249

La Maison Jean Lapointe, document distribué au Programme d’aide à la famille et à l’entourage.

Morgan, J.P. (1991). What is codependency? Journal of Clinical Psychology, 47 (5), 720-729. 

Woititz Geringer, J.G. (2010) Adult Children of Alcoholics: Expanded Edition, Health Communications, Inc. Deerfield Beach, Florida. https://books.google.ca/books?isbn=0757393411

Publicités